Une nouveauté signée Jean Van Hamme est toujours un événement. Mis en images par Paul Teng et adapté par l’auteur de Thorgal de l’un de ses propres romans, Le Télescope ne fait pas exception à la règle. Cinq hommes vieillissants s’éprennent, ensemble, d’une jeune femme entretenue : un one shot enlevé, immoral et drôle, dans lequel le scénariste s’est visiblement régalé. Entretien.
Castermag’ : Le Télescope a d’abord été publié il y a plusieurs années sous la forme d’un roman. Dans quelles circonstances avez-vous souhaité en faire une bande dessinée ?
JEAN VAN HAMME : Avant même d’être un roman, Le Télescope a d’abord été un scénario, conçu pour un téléfilm qui n’a finalement jamais vu le jour. Ce n’est qu’ensuite, à la fin des années 80, que j’en ai fait un roman. Publié à l’époque par une petite maison d’édition belge, il n’a pas eu une très grande audience. Et comme je persistais à penser que cette histoire n’était pas mauvaise, j’ai finalement eu l’idée d’en faire une bande dessinée — qu’en toute logique j’ai proposée à Casterman, éditeur de référence pour les romans graphiques. Ce qui est amusant dans ce parcours, c’est qu’il est désormais question, maintenant que Le Télescope est une bande dessinée… d’en faire un téléfilm !
Pour vous, Le Télescope appartient clairement au genre roman graphique ?
JEAN VAN HAMME : Il me semble, oui, dans la mesure où il ne s’agit pas du tout d’un récit d’action. Il n’y a pas de poursuites, pas de coups de feu, ni rien de ce genre. Toute l’histoire tourne autour des états d’âme de cinq personnages, plutôt à la fin de leur vie, à qui se présente l’opportunité, pour peu qu’ils l’osent, de vivre quelque chose d’extraordinaire. J’ai essayé de mener ce récit sur un mode réaliste, tout en y injectant çà et là une tonalité humoristique.
D’où vient l’idée de ces cinq hommes vieillissants qui se partagent les faveurs d’une jeune femme entretenue ?
JEAN VAN HAMME : A priori, ce sont des personnages de mon invention, parfaitement imaginaires. Mais il n’est pas impossible qu’inconsciemment, ils m’aient été inspirés par un cercle d’amis de mon père, que j’ai vu autrefois se réunir périodiquement autour de lui, pour évoquer leurs souvenirs et leurs vies. C’étaient des vies plutôt modestes, pas du tout triomphales ou spectaculaires, parfois à la limite de l’échec. La vie de beaucoup de gens, quoi. J’ai repris cette trame, en y introduisant le personnage de la jeune femme, qui effectivement représente, pour ces hommes, un événement incroyable. Ils décident de s’y abandonner, ils foncent sans aucun regret — peut-être en se souvenant de ce proverbe : « L’homme qu’on sera devenu devra rendre des comptes à celui qu’on avait voulu être ».
Qu’éprouvez-vous pour ces cinq personnages ?
JEAN VAN HAMME : Beaucoup d’affection, de tendresse. Je les trouve très attachants, parce qu’avec leur naïveté, leur spontanéité, ils s’efforcent de réaliser un fantasme. Et que ce n’est pas si courant, surtout à cet âge. C’était mon idée d’origine lorsque j’ai écrit Le Télescope : essayer de montrer à des lecteurs plus jeunes ce qu’on peut ressentir et espérer quand on a 60 ans.
Avez-vous beaucoup modifié votre récit d’origine, pour qu’il puisse devenir une bande dessinée ?
JEAN VAN HAMME : Très peu. Comme je vous l’ai dit, ce n’est pas un récit d’action. La progression de l’intrigue est essentiellement portée par les dialogues, qui étaient mon matériau de base lorsque j’ai conçu la version d’origine du Télescope.
De quelle manière votre dessinateur, Paul Teng, a-t-il été choisi ?
JEAN VAN HAMME : Je n’avais aucune idée préconçue sur le style ou l’identité du dessinateur, mais je voulais que ce soit quelqu’un avec qui je n’avais jamais travaillé — pour que ce soit nouveau, excitant. Il fallait aussi qu’il accepte de brider ses élans graphiques, car il s’agissait ici, pour l’essentiel, d’illustrer une histoire dialoguée, ce qui est, je suis le premier à le reconnaître, un travail un peu ingrat. Néanmoins, il était également nécessaire que ce dessinateur soit capable de transcrire les émotions que communiquent les visages, et ce n’est pas simple. À partir de tous ces critères, nous avons choisi Paul en concertation avec l’éditeur… et je trouve le résultat très chouette.
Envisagez-vous l’idée d’une suite possible à ce volume ?
JEAN VAN HAMME : Pas du tout ! L’histoire est bouclée, que voulez-vous que je raconte de plus ? J’aime cet aphorisme qui dit : « Il faut toujours quitter une table et une femme en ayant encore faim. » Disons que ce livre peut en être une illustration.
