Près de quarante ans après sa création, un inédit d’Hugo Pratt que tout le monde pensait perdu pour toujours refait surface : l’aventure inachevée de Sandokan, le « Tigre de Malaisie ».
L’historien de la bande dessinée Alfredo Castelli raconte dans quelles circonstances.
Castermag’ : Un inédit de Pratt… Incroyable !
Alfredo Castelli : Comme je l’explique dans ma préface à ce livre, Hugo Pratt avait arrêté de dessiner Sandokan vers 1970, pour se consacrer totalement à Corto Maltese. Sandokan était destiné au Corriere dei Piccoli, un hebdomadaire équivalent à Spirou ou Tintin, et nous ne pouvions pas publier une histoire inachevée dans une revue populaire destinée à de jeunes lecteurs. Il était par ailleurs difficile de faire conclure l’histoire par un autre dessinateur et ainsi, de façon regrettable, nous avons décidé de ne pas la publier. Plus tard, les choses ont changé : Pratt est devenu très connu et, théoriquement, l’édition d’un travail même incomplet aurait pu être faite… je dis théoriquement, car les originaux étaient introuvables.
Quelle a été votre réaction quand vous avez retrouvé le seul jeu d’épreuves existant ?
J’ai été très heureux, c’est normal, parce que j’avais cherché cette histoire en vain pendant des années. Et je me suis senti très bête aussi, puisque j’ai découvert qu’elle était chez moi, enfouie dans un carton de ma cave. J’avais utilisé ces épreuves (de très bonnes copies photographiques) pour préparer la maquette d’un album jamais publié quand j’étais rédacteur au Corriere et, depuis, j’étais convaincu qu’elles avaient été jetées. Apparemment, il y a 40 ans, mon âme d’auteur et d’amateur de bande dessinée m’avait poussé à les sauver de la poubelle...
Quelle est l’importance en Italie de l’œuvre littéraire d’Emilio Salgari, le romancier dont s’inspire cet album ?
Pour les lecteurs italiens, Salgari représente ce que Jules Verne représente pour les lecteurs français. Tout le monde connaît ses livres, et ses personnages sont toujours très populaires. Cet été, par exemple, un insecticide du nom de Sandokan vient d’être lancé. En ce qui concerne la bande dessinée, je crois qu’elle est également importante dans l’œuvre de Pratt : c’est une espèce de « préparation » à Corto et, stylistiquement, elle fait partie de la période la plus riche de sa production.
Pourquoi Pratt en cachait-il l’existence ?
C’est vrai qu’il ne m’a jamais semblé très intéressé par l’histoire en question. Il m’a demandé seulement une fois, et sans insister, si je savais ce qu’il était advenu des originaux. Je crois qu’il la considérait comme mineure, peut-être parce qu’elle avait été faite sur commande, ou parce qu’elle était inachevée. Pour une fois, heureusement, il se trompait !
Propos recueillis par Nicolas Finet.
« J’avais cherché cette histoire en vain pendant des années. »
