Témoin privilégié des pratiques contestables de l’Etat français à Mayotte, Charles Masson relate cette expérience dans un album coup de poing, Droit du sol. Explications.
Castermag’ : Comment s’est déclenché ce projet ?
CHARLES MASSON : Initialement, quand je suis arrivé à Mayotte, en 2004, je pensais en tirer un livre pour décrire un mode de fonctionnement unique en France. J’étais pour une fois optimiste devant une île française ouverte sur l’Océan indien, avec des gens qui circulaient d’île en île sans trop de difficulté et des forces de l’ordre qui paraissaient plutôt bienveillantes. Plus de la moitié de la population était clandestine, travaillait et s’intégrait doucement, avec un accès gratuit aux soins et à l’école de la France. S’il est vrai que nombre des personnes restaient et devenaient françaises, d’autres retournaient vers leurs îles d’origine. C’était le sas d’entrée de la France dans la région. J’en aurais fait un livre chaotique, certes, mais optimiste.
Castermag' : Et qu’est-ce qui a changé?
CHARLES MASSON : Dès 2005, les missions des forces de l’ordre se sont durcies pour des raisons politiques que j’explique, et cela s’est manifesté par des reconduites massives à la frontière et une véritable chasse aux clandestins. Jusqu’à ce que des actes et des situations absolument inhumaines se déroulent aux yeux de tous… Mais loin de la France métropolitaine, puisque personne ne parle de cette île ultramarine. Il m’a paru alors indispensable d’écrire ce livre comme un témoignage de l’histoire qui se déroule en direct.
Castermag' : Vous aimez faire des livres coups de poing qui sont aussi des manifestes…
CHARLES MASSON : Je vous l’ai dit : mon but n’était pas d’aller plus loin dans l’horreur, mais mon histoire personnelle m’a amené à voir ce que je n’avais pas prévu de voir au troisième millénaire. Et sur le sol français de surcroît. Pendant les moments de doute, où je me demandais si j’avais raison de faire ce livre, je me suis raccroché aux trois dernières pages dans le kwassa–kwassa —le bateau de clandestins—, avec les personnages de Yasmina et son enfant. Si ce livre n’avait qu’un objectif, ce serait de faire ces trois pages. Les quatre cents qui précèdent ne sont qu’un habillage pour que je vous raconte cette histoire de Yasmina. Ces pages sont dures, mais elles sont réelles et la conséquence d’un monde qui ne tourne pas rond.
Castermag' : Quelle est, dans l’histoire que vous racontez, la part du réel et de votre vécu de médecin?
CHARLES MASSON : Tous mes personnages se situent entre réalité et fiction. Pour les personnages principaux, l’homme qui vit sur l’île par exemple, et qui y a fondé une famille, il s’agit d’un ami aujourd’hui décédé, que j’avais rencontré sur place. Nous étions tellement proches dans notre façon de penser que les lecteurs pourraient croire qu’il s’agit de moi. Les personnages secondaires se reconnaîtront aussi, j’ai beaucoup discuté pour réaliser ce livre. Ah! J’ai campé aussi un personnage ignoble: Paul. Ancien médecin colonialiste, raciste et franchement «limite» sur tous les plans. Si ce personnage semble être une caricature, j’ai rencontré son sosie dans un restaurant à Mamoudzou lors de mon dernier séjour à Mayotte. On ne trouve pas que de jolis fruits sous les tropiques!
Castermag' : Y a-t-il une urgence à dire ce que vous dites?
CHARLES MASSON : Une urgence, oui. Comme pour mes précédents livres, j’ai écrit le scénario en très peu de temps, avec une écriture presque automatique. J’avais prévenu mon éditeur que je ferais un livre sur Mayotte, mais je n’ai pas pondu une ligne en deux ans. Puis, en une nuit, j’ai écrit 80 pages de textes. Le livre était là. Ce n’étaient que les pensées des quatre principaux personnages, comme dans Soupe froide, puis j’ai travaillé mon écriture pendant six mois pour en tirer un scénario. Alors notre nouveau président est arrivé avec tous ses amis, j’ai entendu des remises en questions du « Droit du sol » et j’ai décidé d’accélérer le rythme pour finir le livre avant que tous les clandestins ne soient évacués… ou noyés dans le lagon. Et j’ai dessiné les 430 pages en huit mois.
Propos recueillis par Nicolas Finet
