Acclamé par le public et la critique, le remarquable film d’animation Valse avec Bachir, du cinéaste israélien Ari Folman, devient une bande dessinée. David Polonsky, directeur artistique du film et principal artisan de ce passage au livre, raconte.
Castermag’: Le fait de créer une version bande dessinée de Valse avec Bachir a-t-il été décidé dès le départ, en amont du film, ou bien l’idée en a-t-elle surgi en cours de réalisation – et pourquoi ?
DAVID POLONSKY : Il faut créditer de ce projet Riva Hocherman de Metropolitan Books, l’éditrice de ce livre. C’est elle qui nous en a soufflé l’idée, à Ari (Folman, ndlr) et moi, après avoir entendu parler du film, un an avant qu’il ne soit terminé. Elle n’a pas eu à beaucoup insister: raconter cette histoire en utilisant un autre medium semblait tout à la fois naturel et intéressant.
Castermag': Organiser le passage d’un médium comme le cinéma à celui de la bande dessinée est un défi de grande envergure. De quelle manière l’avez-vous abordé ?
DAVID POLONSKY : Je dois admettre qu’au départ, j’ai été un peu naïf face à la tâche telle qu’elle se présentait. Cela me semblait essentiellement technique; après tout, les dessins étaient déjà là, tout ce qu’il fallait faire, pensais-je, c’était de les réagencer de manière lisible. Un mois environ après avoir démarré, j’ai commencé à comprendre que la transition du film à la bande dessinée, en utilisant les mêmes images, était une démarche presque aberrante. J’ai entendu récemment Lorenzo Mattotti évoquer son travail pour le film Peur(s) du noir – il expliquait que les deux médias ne se contentaient pas d’être différents, mais qu’en fait ils étaient opposés. En l’écoutant, je savais exactement ce qu’il voulait dire. La dimension du temps est consubstantielle à l’animation, alors que dans la bande dessinée, la temporalité est artificielle et flexible, elle est fondée sur la logique. Cela signifie que les outils narratifs sont complètement différents. En outre, l’absence de son dans la bande dessinée vous prive d’un grand nombre d’informations nécessaires et d’émotions, qu’il faut s’efforcer de transmettre par d’autres moyens, ou tout simplement se résoudre à perdre (…).
Castermag': La question du lecteur, de son identité, de ses réactions, était-elle importante ou secondaire pour vous ?
DAVID POLONSKY: Nous avons tenté de nous assurer que les lecteurs qui ne seraient pas familiers du contexte historique de l’histoire pourraient néanmoins comprendre tout ce qui s’y déroule (…). Un film, lorsqu’il est projeté, court sur son élan, même si quelqu’un dans l’assistance en a raté un détail — ce qui est en général compensé par l’expérience des sens propre au cinéma. Vous n’avez pas ce privilège dans un livre. Vous êtes dans les mains du lecteur, à l’exclusion de tout le reste, et vous n’avez pas le droit de le perdre, même pour un court moment. Vous vous devez donc d’être clair à chaque fois que cela est possible.
Castermag': Quel est à vos yeux, finalement, l’enjeu de ce livre ? Attirer vers le film de nouveaux spectateurs ? Toucher des publics différents de ceux du cinéma ?
DAVID POLONSKY: Un peu tout cela, j’imagine. Quel que soit le pouvoir émotionnel du cinéma, le rapport intime que crée la bande dessinée permet d’emmener l’histoire dans une sphère que le cinéma ne peut pas atteindre; la bande dessinée implique le lecteur, fait de lui une part du mécanisme qui est à l’oeuvre. Nous pensions que Valse avec Bachir pourrait constituer un bon livre, et c’est ce que nous avons essayé de faire.
