Le nouveau projet de Tardi est d’une ampleur exceptionnelle : raconter toute la guerre de 14-18 de son origine jusqu’à sa fin, par les yeux d’un soldat français ordinaire qui sera de tous les fronts, de tous les combats,de toutes les horreurs.
Castermag’: Pourquoi avoir voulu reparler de 14-18? Qu’aviez-vous encore à dire, à ce sujet, que vous n’aviez pas déjà dit auparavant?
JACQUES TARDI : Mais tout! Mon sentiment était justement de n’avoir encore pratiquement rien dit, de n’avoir fait qu’effleurer le sujet. Mon envie de raconter était à la mesure de l’énormité de ce gigantesque événement.
Castermag’: De quel ordre était cette envie? Comment peut-on la qualifier?
JACQUES TARDI : C’est une envie qui vient par effarement. Effarement face à la monstruosité de cette guerre, face à son infinie brutalité, effarement devant les souffrances proprement inimaginables qu’ont subies les hommes qui l’ont faite, quel que soit le camp dans lequel ils combattaient. Il y a longtemps maintenant que je travaille sur 14-18, pas loin de trente ans je crois. Et pourtant, à chaque fois que je découvre de nouveaux détails, de nouvelles situations, de nouvelles anecdotes, je retrouve cette même sensation de sidération: comment ces hommes ont-ils pu endurer tout cela, pendant toutes ces années? Tout mon effort, dans cet album, consiste à montrer par l’image des situations et des événements authentiques, qui ont véritablement existé, alors que simultanément je continue à être stupéfait à chaque fois que je m’en approche.
Castermag': Embrasser chronologiquement la totalité de la Première Guerre mondiale, du début jusqu’à la fin, est un projet d’une extraordinaire envergure, compte tenu de la richesse des informations disponibles. De quelle manière sélectionnez-vous les séquences que vous choisissez de mettre en images?
JACQUES TARDI : Dans un premier temps, l’historien Jean-Pierre Verney, qui est partie prenante de ce projet, me fait pour chaque année un déroulé factuel complet de tout ce qui s’est passé. Ensuite je trie, j’élague, d’une part en fonction de mon attrait pour certaines scènes, certains décors, certains détails, et d’autre part selon les contraintes narratives propres de mon récit. L’album est un peu le journal d’un soldat ordinaire que les événements militaires ballottent d’un endroit à l’autre du front, il faut donc que ce que je mets à l’image soit en cohérence avec son histoire personnelle. J’ajoute que j’ai choisi de restreindre le champ géographique du récit. Je ne me suis pas occupé de la marine, très peu de l’aviation, et je n’évoque pas ce qui se déroule sur les autres fronts. Cette guerre est presque exclusivement racontée du point de vue de l’infanterie, immobilisée les deux pieds dans la merde sur le sol français.
Castermag': Le soldat qui est à l’avant-scène de cette histoire est-il un personnage historique?
JACQUES TARDI : Non, il est inventé. Mais j’ai voulu qu’il soit très crédible. C’est un ouvrier tourneur parisien. Il n’a pas beaucoup d’instruction, mais, même s’il n’a pas en main toutes les informations qui lui permettraient d’avoir une vue d’ensemble des événements, il comprend assez bien ce qui l’environne. Au fil du temps, il va mûrir, et acquérir une conscience politique.
Castermag': À quoi répond, sur le plan graphique, la division de chaque page en trois images horizontales?
JACQUES TARDI : Il m’a semblé que c’était la représentation la plus juste de ce que pouvait percevoir chacun de ces hommes depuis l’intérieur de sa tranchée. Le type est dans un trou, et tout ce qu’il voit du monde est une sorte d’horizon dévasté.
Castermag': Et l’usage de la couleur, pas si courant dans votre travail?
JACQUES TARDI : C’est un peu la même idée: un souci de crédibilité. Lorsque la guerre éclate, c’est encore l’été, on est en rouge et bleu dans les champs de blé, il fait beau. Et puis, assez vite, tout se blafardise. La guerre devient blême.
Castermag': Quelles sont les émotions que vous ressentez en vous replongeant dans cet univers?
JACQUES TARDI : Le sentiment dominant est un peu déprimant. C’est lourd. Je ne prends pas forcément non plus un énorme plaisir à dessiner des canons ou des chars, Mais représenter, en situation, cette magnifique invention meurtrière reste une nécessité… Parce que cela repose aussi sur ces sentiments qui ne m’ont pas quitté : la colère, la révolte, la hargne, l’antimilitarisme. Intacts, comme au premier jour.
