Provisoirement en congé de son public depuis l’arrêt du Tueur, le tandem Jacamon et Matz reprend du service avec une nouvelle et ambitieuse série mêlant action, technologie et prospective politico-militaire: Cyclopes. Matz, le scénariste, lève le voile !
Castermag’ : Avec Cyclopes, votre nouvelle série avec Jacamon, vous entreprenez de nous parler d’un sujet assez inattendu : la privatisation de la guerre. D’où cette idée vous est-elle venue ?
Matz : Après Le Tueur, que Luc Jacamon ne souhaitait pas poursuivre dans l’immédiat, nous étions à la recherche d’un thème pour une nouvelle série, de préférence sur une trame de SF. C’était ce que Luc voulait, ce genre d’univers l’attirait, notamment pour son potentiel d’innovation graphique, son imaginaire technologique, ce genre de choses. Il se trouve que je n’ai pas une très grande culture de science-fiction, mes références dans ce domaine sont assez limitées, alors j’ai plutôt cherché dans le registre du futur proche, autour de problématiques contemporaines. Mes goûts m’ont par ailleurs souvent porté vers les histoires de diplomatie, de services secrets, je me suis passionné pour les mémoires de grands espions, comme celles de William Casey. Et comme nous avions sous les yeux l’exemple tout récent de la guerre d’Irak, où l’on voit bien à quel point certaines entreprises privées jouent un rôle déterminant dans le quotidien et la conduite du conflit, j’ai commencé à élaborer un futur proche qui, effectivement, commence à privatiser la guerre…
Dans votre scénario, c’est l’Organisation des Nations Unies, l’ONU elle-même, qui décide de recourir à cette solution nouvelle…
Oui, l’idée de base est que l’ONU, à l’époque que je choisis de décrire (les années 2050, ndlr), ne dispose plus de suffisamment de moyens pour effectuer ses missions de maintien de la paix sur tous les sites où son intervention est requise. L’organisation décide donc de sous-traiter ce travail à des sociétés du secteur privé. Evidemment, cela représente un tournant, et un précédent potentiellement assez grave : le règlement du conflit quitte la sphère publique, et fait naître le risque d’un détournement au profit d’intérêts privés. Une telle hypothèse n’a rien d’absurde, si l’on prend le temps d’examiner l’environnement irakien, par exemple : je ne fais qu’extrapoler de façon logique les données d’une situation actuelle.

Vous extrapolez aussi un autre aspect des conflits modernes, tout aussi important : leur extrême médiatisation…
Depuis la guerre du Vietnam, la médiatisation des conflits est en effet devenue une composante à part entière de la guerre. Lors de la récente guerre d’Irak par exemple, le terme technique utilisé en anglais pour désigner les journalistes accrédités auprès des forces armées américaines était « embeded » ; ce qui signifie, littéralement, « dans le même lit »… Cela donne immédiatement une idée des dérives possibles d’un tel système. C’est cette collusion de plus en plus poussée des armées et des médias que nous avons essayé de mettre en scène dans Cyclopes.
De quelle manière avez-vous choisi les théâtres d’opérations où se déroule Cyclopes ?
Le choix des lieux de l’action obéit à deux logiques. La logique du récit et de l’image, d’une part : il faut alterner les décors et faire varier les environnements, afin d’entretenir l’intérêt du lecteur. Et puis, il y a la logique géostratégique, dont il me fallait évidemment tenir compte pour des raisons de vraisemblance. J’ai voulu rester à l’écart des anciennes républiques soviétiques, qui ont déjà été beaucoup traitées et je me suis penché, à travers ce premier album, sur le cas de la Turquie. Le pays n’a pas encore été très utilisé dans ce genre de récit, et il offre à mon sens un potentiel intéressant : entouré par l’Iran, l’Irak, les Kurdes, confronté à la fois à la poussée de l’islam et à l’entrée dans l’ensemble européen… Il serait vraiment étonnant que cela ne « pète » pas un jour ou l’autre.

Quels parallèles peut-on établir entre Le Tueur et cette nouvelle série ?
Il n’y a pas de parallèle direct. Le Tueur est un personnage relativement indifférent au monde et aux événements qui ne le touchent pas directement, alors que le héros de cette nouvelle histoire, qui s’engage dans une société de sécurité et va faire la guerre pour échapper au chômage, a un profil plus actif. Il va progressivement entrer en révolte avec le système qui le manipule. Disons, si on veut absolument trouver des points communs, que Le Tueur et Cyclopes ont en partage un regard plutôt cynique et désabusé sur l’existence…
Avez-vous prévu une fin pour cette nouvelle série ?
Oui, l’histoire s’achève sur un vrai dénouement, assez surprenant je crois. Mais auparavant, il y aura eu au moins trois albums, peut-être quatre.