Intemporelle et plus que jamais célébrée, l’oeuvre de Pratt est au 1er rang de l’actualité avec la grande exposition que consacre au maître vénitien la Pinacothèque de Paris, jusqu’à la fin du mois d’août. Entretien avec Patrizia Zanotti et Thierry Th
Hugo Pratt et sa création au générique d’un grand musée « classique ». Ce n’est pas tout à fait la première fois que survient un tel événement – mais en revanche qu’une institution aussi établie et respectée que la
Pinacothèque de Paris lui donne une telle ampleur, avec une telle richesse de contenus, incarne certainement un moment inédit.
Inauguré le 17 mars, ce rendez-vous avec le créateur de Corto Maltese est programmé pratiquement jusqu’à la fin de l’été, le 21 août 2011. Largement de quoi célébrer une popularité qui, plus de quinze ans après la disparition du dessinateur, n’a peut-être jamais été aussi grande.
Il faut dire aussi que l’angle thématique choisi par les commissaires de l’exposition, Patrizia Zanotti et Patrick Amsellem, est pour le moins motivant. Le Voyage imaginaire d’Hugo Pratt : comment ne pas s’enthousiasmer pour un tel programme, promesse de ces ailleurs sans nombre dont le maître de Venise n’a jamais cessé de régaler ses lecteurs sans nombre ?
Une invitation aux voyages en images d’autant plus séduisante que le matériau exceptionnel mobilisé pour la circonstance (nombre des oeuvres rassemblées ici ont été prêtées par des collectionneurs qui ne donnent que parcimonieusement leur accord à pareille initiative, comme le rappellent Patrizia Zanotti et Thierry Thomas, auteur du texte introductif du catalogue, dans l’interview proposée ci-après) n’est que fort rarement rendu public.
Sans oublier l’autre dimension particulièrement novatrice de cette exposition décidément hors-norme : la prééminence des aquarelles, ces aquarelles somptueuses surgies par centaines du pinceau d’Hugo Pratt au cours de la dernière partie de sa vie, mais que curieusement il n’a jamais semblé réellement soucieux de voir publiées.
Bref, un événement majeur à plus d’un titre, que l’on se doit d’honorer comme il convient : en s’y rendant séance tenante. Casterman publie pour la circonstance, en partenariat avec la Pinacothèque de Paris , le catalogue de l’exposition, en deux versions, courante (104 pages) et luxe (454 pages).

Pratt à la Pinacothèque de Paris, c’est un événement…
PATRIZIA ZANOTTI : Tout à fait. Lorsque nous avons proposé cette exposition, l’équipe de la Pinacothèque a tout de suite réagi positivement. Nous avons regroupé des planches à l’encre de Chine et des aquarelles qui vont certainement toucher un large public, je veux dire un public qui n’est pas spécialiste de bande dessinée.
C’est important. Et comme nous nous trouvons dans un lieu muséal, nous avons voulu aussi mettre en évidence le talent d’aquarelliste de Pratt.
Dans l’introduction du catalogue, vous insistez d’ailleurs sur cet apprentissage de l’aquarelle qui modifie son écriture ?
THIERRY THOMAS : C’est un aspect de son oeuvre encore mal connu. Pratt avait un talent d’aquarelliste stupéfiant et cela correspondait à quelque chose de très profond en lui. L’aquarelle est arrivée à un moment crucial de sa vie, alors que se terminait la période flamboyante de sa jeunesse en Argentine, pour laquelle il avait beaucoup de nostalgie. Un rapport avec l’Asie s’est alors progressivement révélé dans ses bandes dessinées. Un art incroyable du plein et du vide, surtout dans ses planches en noir et blanc. Mais de toute manière, même quand les albums ont été pensés pour la couleur, je crois qu’il continuait, en tout cas pour Corto, à le « peindre » pour le noir et blanc. Pratt avait déjà cette écriture dans ses doigts mais elle s’est vraiment révélée par la pratique de l’aquarelle.
Il y avait longtemps qu’une exposition de cette taille n’avait pas été proposée… 
PATRIZIA ZANOTTI : Non en effet, la dernière fois, c’était au Grand Palais en 1986, il y a donc presque vingt-cinq ans. Depuis, nous avons réalisé d’autres expositions, mais pas de cette dimension. Grâce à des galeries, comme Nuages (qui exposait Pratt), nous avons contacté des collectionneurs privés. Le prestige du musée a beaucoup joué et nous avons réussi à obtenir des prêts de personnes habituellement réticentes, et obtenir par conséquent des pièces rarement exposées au public.
THIERRY THOMAS : Et encore, d’après mes souvenirs, l’exposition de 1986 montrait surtout des planches originales, peu d’aquarelles…
Comment avez-vous pensé l’exposition ?
PATRIZIA ZANOTTI : Elle est organisée par thèmes. Les Indiens, le désert, les militaires, les villes, les îles et océans, et bien sûr les femmes. Ce sont des thèmes qui reviennent dans Corto Maltese et dans d’autres séries. Je tenais également beaucoup à montrer les peuples indiens, parce que là aussi, c’est une partie importante et méconnue de l’oeuvre de Pratt.
Si vous ne deviez retenir qu’un seul dessin ?
THIERRY THOMAS : Oh, je ne sais pas... C’est difficile… Beaucoup me viennent devant les yeux. Je pense aux aquarelles faites en Afrique autour d’Henry de Monfreid, avec ces femmes africaines, ce petit fortin dans le désert… Elles me paraissent d’une perfection, et d’une grâce inouïes par rapport à ce que peut l’aquarelle. C’est un sentiment d’évanescence, élégiaque, mais il y en a tellement d’autres que j’adore…
PATRIZIA ZANOTTI : Pour moi, c’est un petit dessin qui représente des guerriers papous et qui est magnifique par sa force des couleurs. Il est presque abstrait et dès que vous vous en éloignez, vous voyez
les mouvements de tous ces guerriers. Nous l’avons même isolé dans une vitrine pour lui donner la place qu’il mérite.